Lettre à J-M BNLANQUER

Hisroire

A : Monsieur Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Education Nationale

12 Juillet 2021

Objet : Donner la priorité à la réalité des faits dans l’enseignement de l’Histoire afin de favoriser la tolérance et la raison et par conséquent mettre à l’écart  les interprétations conjoncturelles destinées à rendre ces faits conformes au désir d’orgueil national.

Monsieur le Ministre,

Beaucoup de pays sont tentés par un enseignement de l’Histoire à la gloire de leur nation et parfois loin des réalités. Un tel enseignement attise l’orgueil national mais aussi le mépris des autres, voire la xénophobie qui vont à l’encontre des valeurs humanistes qui devraient nous guider en France. Voici à titre d’exemple quelques points exprimés très brièvement et concernant l’histoire contemporaine et médiévale de France tels qu’ils devraient être enseignés à mon avis:

I-Histoire contemporaine

  1. Responsabilités de l’Etat français dans les déportations pendant la seconde guerre mondiale comme cela a été souligné par le Président  Jacques Chirac

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  1. Participation à la même période de ce même Etat français à l’offensive allemande à l’Est en maintenant l’ordre sur le territoire et donc à l’Ouest et en fournissant équipements, armes, financements et main d’œuvre. Ce support a facilité l’action  de l’Allemagne  sur le font Est qui a causé notamment la mort d’environ 30 millions de Russes et de Polonais et de 6 millions de juifs.

  1. Victoire militaire de l’URSS sur l’armée allemande dont la majeure partie  été anéantie lors des avancée russes vers l’ouest, notamment lors d’immenses batailles de chars  dont l’URSS était devenue le premier producteur mondial. Cette victoire objective l’Armée Rouge a fait l’objet en 2012 d’un Mémorial en Israël qui ne peut être soupçonné de faire partie du camp russe, en reconnaissance du peuple juif (principale victime en termes de part de population perdue) pour les sacrifices des peuples soviétiques qui ont permis la libération.  Le Mémorial de Caen qui défend un point de vue uniquement anglo-saxon fait flotter sur son parvis  les drapeaux des pays alliés en en excluant celui de l’URSS et en y ayant récemment ajouté celui de l’Allemagne. Ce Mémorial national reflète « malheureusement » l’enseignement de l’Histoire en France.

  1. Clarifications de la position des alliés de l’Ouest à l’égard de l’holocauste : L’holocauste était parfaitement connu mais son arrêt ne constituait pas une priorité stratégique car on considérerait qu’il s’arrêterait avec la défaite de l’Allemagne. Ce point de vue inhumain  ne voulait pas prendre en compte l’importance des moyens d’extermination (connus) et la taille restreinte du peuple juif européen (connue). Cette indifférence à l’Ouest a permis l’extermination de près des deux tiers de la population juive européenne

II-Moyen Age

  1. Présentation du caractère « légitime et légal » de la formation du Royaume Plantagenêt de l’Angleterre aux Pyrénées au XIIe siècle. Selon la conception « moderne» du mot « français », ce Royaume était autant français que le Royaume capétien par son territoire, ses racines (lien avec les capétiens d’abord par Mathilde de Flandre puis par divers autres mariages), par ses souverains et par sa langue officielle française alors que les capétiens (puis les Valois) ne l’ont officialisée qu’en 1539 bien après les Plantagenêt. Le Royaume Plantagenêt  aurait pu être un vecteur potentiel du rayonnement de la langue et de la culture française. On oppose à tort à cette époque France et Angleterre qui se réfèrent à une conception nationale  qui n’existait pas encore mais  que ces conflits de près de trois siècles ont en partie engendrée. La référence aux  Royaumes Plantagenêt et Capétien éviterait un sentiment xénophobe hors contexte. Le Royaume Plantagenêt aurait pu être l’embryon d’une Union Européenne de langue française.

  1. « .L’expulsion des étudiants étrangers de l’Université de Paris » par Louis VII (père de Philippe Auguste) en 1167 est un acte xénophobe qui a entraîné le développement des Universités d’Oxford puis de Cambridge dans le Royaume Plantagenêt devenus concurrentes dominantes de l’Université de Paris. L’Université de Caen est une troisième Université du Royaume Plantagenet faisant aussi de l’ombre à celle de Paris.

  1. Le Royaume Plantagenêt a subi l’offensive violente et illégale de Philippe Auguste à partir de 1204 qui a entrainé de multiples  conflits  entre Plantagenêt et Capétiens, (directs puis Valois) qui se sont terminés en 1453 soit près de 250 ans plus tard (en considérant Calais comme hors du domaine naturel des Plantagenêt). Le concept de Guerre de cent ans adopté au XIXe siècle n’a donc aucun sens.

  1. Le refus de l’accession « légitime et légale» à la  couronne de France opposé aux  Plantagenêt à deux reprises ont aussi mis fin à l’espoir de l’Union des deux Couronnes qui aurait pu matérialiser une sorte d’Union Européenne avant l’heure. Ces refus ont été fondés d’abord sous  un mauvais prétexte (loi germanique du VIe siècle dite « salique »), puis par rébellion du Dauphin Charles contre un traité dûment approuvé par ses deux parents qui faisait de son neveu Plantagenêt le Roi de France. Ce repli sur soi par haine des autres a été de fait regretté en 1940 et 1956 par des personnalités politiques françaises et a mené au Brexit en 2020.

  1. Ces confits incessants initiés par les capétiens ont épuisé les peuples en raison des grandes batailles, des impôts pour les financer et des pillages perpétrés par des mercenaires livrés à eux-mêmes après les batailles (Grandes Compagnies) et ainsi un clivage est né puis s’est creusé entre des peuples  destinés à s’unir.

  1. Le renoncement des Plantagenêt puis des Lancastre à leurs droits légitimes sur le continent pour les raisons conjoncturelles sont les suivantes :

a-Militairement l’alliance de Charles VII avec les Bretons de François Ier de Bretagne, puis l’accord trouvé avec les Bourguignons par de nombreuses concessions et l’utilisation de la petite artillerie par les Valois.

b-Personnalité pieuse et pacifiste d’Henry VI  et prémisses de la guerre des deux Roses en Angleterre.

Ces faits objectifs  expliquent seuls la victoire de Charles VII, la fin du Royaume continental Plantagenêt et la fin de tout espoir d’Union des deux couronnes.

  1. Modération dans l’enseignement relatif à la légende de « l’enfant » (désignée sous le terme de pucelle au moyen-âge) « Jeanne d’Arc », construite par Jules Michelet au XIXe siècle. Les faits expliquent la victoire de Charles VII  sans besoin de référence aux prétendus conseils d’une enfant mystique.  Charles VII ne s’est d’ailleurs pas préoccupé de son sort.   Jeanne d’Arc  a été la victime d’un tribunal inquisiteur de l’Eglise catholique (et non pas des anglais) et a subi la même triste condamnation que celle de nombreuses victimes innocentes de l’inquisition. Au moment des faits le Pape n’a fait aucun commentaire sur le sort de cette enfant.  Les nationalistes et xénophobes se sont emparés de sa légende construite notamment au XIXe siècle.  Par ailleurs la narration de faits de nature divine la concernant n’a pas sa place dans les écoles de la République.

  1. Dans des moments dramatiques de l’Histoire contemporaine l’idée d’une Union Franco-Britannique tant rejetée par les capétiens et Valois est naturellement revenue sur proposition  de jean Monnet et de Winston Churchill le 16 juin 1940, puis le 10 septembre 1956  à l’initiative de Guy Mollet selon des sources britanniques.

J’espère que mes suggestions permettront de souligner les faits dans l’enseignement même s’ils ne vont pas dans le sens de l’orgueil national. Ces considérations ne changeront pas le passé mais pourraient inciter les futures générations à plus tolérance, de modestie et  à une plus grande ouverture d’esprit qui les écarteront du danger du repli sur soi.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma respectueuse considération.

Didier BERTIN